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Les 1100 000 habitants de Bamako s'activent dans un air pollué, voire irrespirable par endroit.
Durant cette semaine dans la capitale, nous réglons, comme dans chaque grande ville, les choses pratiques (changement d'argent, visas, etc) et effectuons les achats difficiles à trouver. Pour rejoindre le centre-ville, il faut donc longer les artères aux interminables files de voitures, où les moteurs crachent fumées et odeurs d'échappement sous une caisse cassée, bricolée, rafistolée, repeinte, réhaussée, arrangée, transformée, bref africanisée !
Au grand marché, se succèdent, pêle-mêle, étals de fruits, montagnes de poissons puants, de tissus bariolés multicolores, boutiques d'artisanat, de percussions, batiks, bogolans, maroquinerie, kiosques à journaux, pendaison ou séchage de cadavres d'animaux, peaux de chèvres, crânes de singe ou autre objets de sorcellerie ... A même le sol, des légumes, des épices, des habits, des gadgets made in Taïwan ...
Plus nous déambulons, plus le bazar est incroyable ! Il m'est impossible de décrire une telle ambiance ...
Lorsque l'on emprunte les petites rues de terre battue grouillantes au coeur du marché, il faut enjamber déchets, flaques de boue, grilles de brochettes fumantes, bassine de petits sachets de jus de bissap (appelé aussi jus de dâ, le bissap est une délicieuse infusion couleur pourpre de feuilles d’hibiscus), couvertures et nattes ... Il faut aussi supporter le harcèlement des vendeurs et vendeuses à la sauvette, de bananes plantains frites (appelées aussi alocco), de beignets sucrés ou salés, de cartes téléphoniques, de lunettes de soleil ...
Au croisement, entre une de ces ruelles et une voie plus large parfois goudronnée où circulent, dans un vacarme infernal, bus et minibus, bâchés, taxis jaunes, charrettes, ânes et chèvres, motos , vendeurs ambulants, vélos, nous apprenons l'art et la manière de traverser la chaussée tout en zigzaguant entre ces obstacles mouvants et bruyants. Une fois le périple réussi, il faut à nouveau serpenter entre les mendiants, les marchands, ceux qui terminent leur sieste sur une paillasse improvisée sur un trottoir, un homme qui prie à genoux, un autre qui transporte un lourd chargement de bois sur les épaules ... Il faut jouer des coudes entre passants, crier pour s'entendre parler, s'orienter, se repérer au minaret de la mosquée, répondre à tous ces gens qui nous abordent continuellement ou les ignorer ...
Et enfin, lorsque l'on trouve, dans cette anarchie urbaine, un coin pour s'asseoir quelque part dans la poussière, toujours, sans exception, il ne se passe pas cinq minutes sans que quelqu'un vienne discuter avec nous. Ainsi, parmi les autres, je me souviens de cette jeune femme, vendeuse de rêves à tous ces gens sans lendemain (en fait, vendeuse des tickets du tiercé) qui, l'eldorado européen en tête, nous interrogea sur la vie en France.
Ces rencontres, aussi courtes que nombreuses soient-elles, sont toujours étonnantes ... Que de parcours de vie croisons-nous ! Que d'histoires écoutons-nous ! Que de pensées et d'idées brèves ou longues, drôles ou tristes, folles ou sages, profondes ou superficielles échangeons-nous ! De ces rencontres, ne restent parfois qu'une vision furtive, d'autres fois, sans trop savoir pourquoi, un trait, un visage reste plus nettement, avant de se brouiller dans le brouillard des souvenirs ... Une image vient alors en effacer une autre ... Tous ces visages, croisés au cours de mes voyages sur les cinq continents, se superposent dans mon esprit pour n'en former qu'un. Ce visage, beau et riche de la combinaison de toutes ses différences, est tout simplement celui de l'Humanité. Ces hommes et ces femmes que nous ne reverrons plus jamais, dont nous n'avons souvent même pas le nom et qui nous ont pourtant parfois révélé des secrets enfouis, livré des amours interdits, avoué des opinions indicibles, sont comme des étoiles filantes dans mon existence ... Trois petits tours et puis s'en vont ... Le voyage est ainsi cruellement révélateur que tout n'est qu'éphémère ...
A Bamako, nous prenons également le temps de nous acclimater à notre nouveau pays. La vie malienne m’apparaît trépidante et animée. La végétation plus abondante et verte dénote de l’horizon dunaire auquel nous ont habituées nos dernières semaines passées au Sahara Occidental et en Mauritanie. Comme Brassens qui vivait heureux auprès de son arbre, cette végétation amène, par ses attraits (eau, air, fraîcheur et ombre …), le côté vivant que le désert a oublié de faire exister (oiseaux, activité humaine importante …).
La capitale nous apporte son lot de découvertes mais je suis néanmoins étonnée de retrouver beaucoup de mes repères français (en plus de la conception des routes quasi identiques comme je le disais dans mon article précédent, je les retrouve aussi dans le fonctionnement des administrations, l’organisation politique, le système éducatif, la vie et les symboles religieux …). Le dépaysement est donc pour moi bien moins important ici qu’en Mauritanie. Sans doute parce que le Mali (appelé auparavant Haut-Sénégal-Niger puis Soudan français) a conservé, semble-t-il de multiples relations avec la France depuis son indépendance en 1960.
Durant tout notre séjour à Bamako, nous logeons dans une modeste petite auberge de l’autre côté du fleuve, dans le quartier plus calme de Batalagoudou.
Avec Socrate, un jeune employé de l’auberge et Alhassan, son cousin, j’apprends, à mes heures perdues, les rudiments du bambara, tandis qu’eux me demandent de les aider à enrichir leur vocabulaire français et de leur apprendre quelques mots d’espagnol. Il faut savoir que si le français est la langue officielle ici, le Mali ne compte pas moins de 10 langues nationales ! Les plus courantes sont le bambara, le peul et le songhaï.
J'apprends ainsi que Bamako signifie en bambara "la rivière aux caïmans". Peut-être à cause du majestueux fleuve Niger qui passe sous le pont des martyrs à quelques mètres de notre quartier …
Tous les soirs, nous avons pris l’habitude de manger dans une petite gargotte populaire comme il y en a tant ici. Celle-ci est tenue par la mère de Iyai et de Cissée, deux jeunes femmes avec qui nous avons liée connaissance. Dans une bassine, on nous prépare tantôt du riz sauce (le plus connu est le riz au gras), tantôt une salade. Comme il n’y a pas de vinaigrette à proprement parlé, le plat est accompagné de vinaigre blanc et d’un cube de bouillons, ces fameux cubes maggi devenus semble-t-il, en Afrique, le sine qua non de toute sauce qui se respecte.
C'est d’ailleurs dans cette petite gargotte que nous rencontrons par hasard, sur une petite mobylette, « Le Prince », un des musiciens du célèbre chanteur malien Salif Keita, connu internationalement ! Grâce à lui, nous aurons alors la chance d’assister à un petit concert privé dans son hôtel particulier de Bamako … c’est juste dommage que Salif, comme les maliens aime l’appeler, soit en studio d’enregistrement ce soir là et ne fit que traverser la salle pour saluer ses musiciens sur scène … Et dire que je l’écoutais encore il y a deux mois sur mon ordinateur dans mon petit appartement auvergnat … Je le croise aujourd’hui, dans son fief, en privé, grâce au hasard des rencontres !
Le Mali est, à ce propos, un véritable vivier de talents dont plusieurs ont conquis la scène internationale (Amadou et Mariam, Rokia Traoré, Ouman Sangoré ...) et la musique y est très présente. Chaque ethnie a la sienne et la musique est traditionnellement là pour accompagner les grands évènements de la vie (baptêmes, mariage, etc ...). Il n’est pas rare, en nous promenant dans la ville, d’entendre taper un djembé ou un balafon au détour d’une rue.
Le monde est petit ! On retrouve Lena et ses 3 compagnons de voyage dans l’auberge voisine, en train de négocier ferme la vente de la voiture qui rappelez-vous, nous a transportée tout du long de la Route de l’Espoir, en Mauritanie, il y a quelques jours. Avec ces derniers, nous aurons alors l’occasion de rencontrer bon nombre d'autres voyageurs comme Aurélien, qui vient de vendre une Opel Corsa qui servira une fois repeinte en jaune par son nouveau propriétaire malien, de taxi à Bamako ! Ce dernier, habitué à des dizaines et dizaines d’allers-retours en Afrique bien qu’il n’ait que 26 ans, continue sa route vers le Burkina Faso.
Nous rencontrons également René-Paul, un bonhomme assez incroyable. Professeur de biologie, ce retraité de plus de 60 ans a vadrouillé dans de nombreux coins du globe et a toujours un récit de voyage passionnant à nous raconter. Un côté un peu cynique, une pointe d'humour et un ton paternel, c'est un marginal au regard doux derrière ses lunettes qui lui donne un air un quelque peu sérieux.
C'est avec lui que nous quittons Bamako à l'arrière d'un bus pour Ségou !
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