Mon front me brûle, mon poult tape mes tempes à un rythme effréné, mes lèvres sont sèches, mes jambes manquent de me lâcher, mes épaules sont endolories ...
Mon voyage jusqu'à Djenné me parait plus qu'éprouvant dans ces conditions. Il faut d'abord marcher 20 minutes, chargées, sous la chaleur du zénith jusqu'à la gare routière, endurer les 4 ou 5H de bus sur une route pas toujours très en état mais heureusement goudronnée, attendre un long moment, au bord d'une piste sans le moindre centimètre carré d'ombre, qu'un 4X4 soit rempli pour repartir, réendurer bien 2H de secousses, entassés les uns sur les autres dans un bâché, passer un bac pour traverser le fleuve, reprendre le bâché, remarcher avec nos sacs jusqu'à l'auberge ...
A part cette succession d'étapes, je ne retiens pas grand chose de ce trajet entre Ségou et Djenné, car pour la première fois depuis mon départ, je suis malade ! Enfin arrivée à l'hôtel, mon thermomètre affiche 39,7° sur le mini écran digital. Il est 16h30. Je m'allonge et m'endors aussitôt. Un court réveil pour le repas du soir et je resombre dans un sommeil, je l'espère, réparateur !
Le lendemain, sur mes deux pieds, bien plus en forme, je descends deux à deux les escaliers qui mènent aux tables et chaises installées en bas de l'auberge, au milieu d'une espèce de petite place fermée, où trônent un bel arbre et la télé pour tout le quartier ! Comme je me sens vraiment mieux, après une longue pause café, nous partons, Séverine et moi, en direction de la place centrale ...
Nous sommes lundi. Jour du marché. La ville s’éveille à une animation sans retenue. Pour ce marché, les commerçants de toute la région se déplacent ! On a vu arriver, hier soir, des montagnes mouvantes de marchandises : en réalité des camions où des hommes perchés sur des piles de cartons cherchent à dénicher le lieu le plus stratégique pour exposer tout et n'importe quoi, comme sur la plupart des marchés africains : beignets, boules de céréales, poisson frit ou fumé, pâtes de maïs, sauces diverses, bassines, seaux (toujours à rayures très colorées), serviettes de bain, kleenexs, petites boites d’allumettes, sandales en plastique aux formes qui remontent vers les orteils, artisanat (batiks, bogolans, couvertures indigo, bijoux, statuettes, masques ...), etc.
Pour vendre, toute la famille est mise à contribution ! Les enfants, qui n'ont pas école le jour du marché, participent activement à ce commerce dans la rue en transportant notamment les marchandises dans des calebasses, des charettes, des chariots ... Les femmes, souvent assises par terre, comptent leur monnaie derrière de grands paniers ou près de leur étalage qui s'étend à même le sol. Beaucoup des transactions se passent aussi en l'air, sur le crâne d'autres femmes qui portent de lourdes colonnes d'objets ou de nourriture ... Au risque d'attraper un torticoli, il faut donc sans cesse lever et baisser la tête pour faire ses achats !
En passant à travers les étals alimentaires du marché, j'ai soudain des hauts le coeur. Perturbée par ma fièvre inexpliquée d'hier, j'arrive, en plus, à saturation de cette nourriture peu variée et pas franchement à mon goût ... En dehors des aliments à base de sorgho, de mil (qui sert à faire le coucous), de riz, de manioc et heureusement quelques fruits (pastèques, oranges, pommes, papayes, goyaves, mangues et bananes), il n'y a pas grand chose d'autres à se mettre sous la dent ...
Volontairement, Séverine et moi nous faufilons dans de petites ruelles étroites afin de retrouver un peu de calme. L'activité débordante du marché contraste avec la tranquilité des petits carrés de maison qui bordent le fleuve. Dans les cours intérieures que nous apercevons dans l'entrebaillement des portes des habitations en banco, des femmes s'affairent à la préparation du repas en pilant le mil à l'aide d'un large bâton qui vient frapper les graines de céréale dans un gros pot en bois.
Des ânes gris trottinent en relevant la tête dans notre direction, de petits moutons bêlent en broutant des cailloux ... Tout le bétail déguerpit lorsqu'un vélo fait son apparition au détour de la rue terreuse (aucune voie n'est goudronnée à Djenné) mais ne parait aucunement dérangé par nous, piétons qui passons, dans les petites ruelles, entre les troupeaux. Au loin, une charette manié par des gamins tentent de s'enfoncer difficilement entre les murs épais des maisons sur la chaussée ornée de crevasses.
Hier en arrivant, je n'ai pas réellement fait attention à ces murs ... En déambulant aujourd'hui dans les quartiers de la petite ville, je découvre, surprise par son cachet, l'architecture de Djenné, inscrite au Patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO. Les façades des maisons, lisses et aux tons auburn, ont l'aspect de la terre glaise encore humide sous les mains travailleuses et habiles du potier à son tour. En fait, pour construire leurs bâtiments, les habitants utilisent le banco (terre et paille hâchée) additionnée d'un peu de beurre de karité pour renforcer l'étanchéité. A la moindre pluie, les angles, parait-il, s'adoucissent.
La grande mosquée, en particulier, est un bel exemple de cette architecture qu'on dit aussi "soudanaise". Un soir, Irfa, un jeune habitant de Djenné (quelque peu intéressé), nous proposa de boire un thé sur le toit de sa maison. A l'heure de son invitation, les terrasses plates se drapaient d'un orange profond sous les derniers rayons du soleil rougeoyant qui glissait à reculons derrière les murs de poussière, encerclés par les eaux du fleuve Bani. Du haut de notre toit, nous avons alors pu admirer la mosquée ainsi que le panorama incroyable de la ville, dans un magnifique dégradé de couleurs chaudes et sur un fond sonore de chant africain (en fait, l'appel à la prière fredonné dans les hauts parleurs de la mosquée).
Protégée par ses murailles, Djenné l'est aussi par l'eau du Bani (affluent du Niger), à qui l'on doit la comparaison de Djenné avec une "Venise malienne". Le cours d'eau, plus ou moins haut selon la période de l'année entoure la ville de tous côtés et en fait une île en saison d'inondation. Les abords du fleuve, encore assez hauts en ce début de saison sèche, révèlent, là aussi, en plus d'un paysage de toute beauté, toute l'activité humaine de Djenné, d'autant plus animée le jour du marché. On y voit alors, à l'heure du crépuscule où nous nous y balladons ce soir, le retour des paysans sur les berges, avec les lavandières et bergers peuls, les femmes portant du bois, les nombreux enfants qui pêchent. Depuis le début de notre ballade sur la berge, le groupe de deux ou trois enfants qui nous suivait a fini par devenir rapidement un groupe d'une vingtaine de bambins. Dans cette marche empreinte d'une joyeuseté et d'une innocence qui les caractérise, les enfants viennent vers nous en courant du bord de l'eau, heureux de leur maigre prise, fiers de nous montrer en se chamaillant et se disputant la parole, leur méthode de pêche ancestrale, fil tendu au bout du doigt.
Le fleuve est un terrain de jeu inépuisable pour eux. Ils éprouvent sans doute, près de cette rivière, les joies et les malheurs de l'existence comme pourrait le ressentir n'importe quel enfant du monde, où qu'il naisse. Couverts de poussière, je les regarde, attendrie, au coucher du soleil, s'éparpiller dans la rue, pousser des cris émoustillés. Leur crâne, comme poudré, se hérissent de petites touffes de cheveux entortillés. Leurs visages, balafrés de traits de crasses, sont sillonés de boue et transmettent la joie de vivre. Je les regarde, insouciants, aller et venir, libres de poursuivre leur marche où bon leur semble sans entrave, sans crainte de déranger personne ... Le monde est à eux ... C'est comme si tout l’espace leur appartenait ... C'est comme s'il n'y avait pas d’endroits interdits, pas de propriétés privées; ils vont jusqu’à ce que la crainte de se perdre les oblige au retour ...
Les enfants des villages africains sont bien loin de l'univers de nos enfants qui évoluent dans nos société européennes. Très jeunes, ces derniers ont des responsabilités qu'ils n'ont pas le choix d'assumer. Les fillettes, courageuses, aident ce soir leur mère, aux abords du fleuve, à laver le linge de toute la famille et la marmaille nue. Les plus grandes portent toujours leur petits frères et petites soeurs, enroulés dans un tissu généralement très coloré et bariolé, sur leurs hanches ou leurs reins. Au marché tout-à-l'heure, elles tenaient en équilibre sur la tête d'énormes calebasses fumantes ou criaient pour apater le client.
Durant les jours qui suivent, à chacune de nos ballades, les gamins se regroupent autour de nous et nous accompagnent en s'accrochant à notre main.Tous, avec leurs grands yeux ronds, guettent la pause pour chercher à faire connaissance, ou juste saisir notre regard. Certains nous observent de près, d'autres de plus loin, et s'écrient souvent, tous en choeur, comme un refrain de ronde qui se répète, "toubab, toubab" en réclamant bonbons et cadeaux.
Vers les midi, à l'heure où souvent nous passons devant l'école primaire située tout près de notre auberge, petits et grands déambulent, ardoise en bois à la main, frappant dans leur mains ou bavardant sagement. Quelque soient leur âge, leurs parents ne les accompagnent pas à l'école. Les enfants doivent se débrouiller, comptant sur les aînés ou sur eux-mêmes pour faire face aux tracas du chemin ...
Depuis que nous sommes à Djenné, nous avons eu le temps de remarquer les affinités entre certains de ces enfants, celles qui construisent les grandes amitiés d'enfance. Il y a ces trois jeunes garçons d'une dizaine d'années, par exemple, inséparables, qui se sont eux-mêmes amusés à se surnommer Zidane, Ronaldino et Henry et qui se balladent toujours bras dessus bras dessous, en se chahutant et en chamaillant les filles. Lorsqu'ils nous croisent en direction d'un des seuls cybercafés de la ville qui se trouve sur leur chemin du retour de l'école, le plus malicieux d'entre eux aime fanfaronner devant ses copains en nous récitant quelques mots de français hasardeux, tandis que ses camarades, plus farouches, le regardent en rigolant. Les trois petits sont élèves talibés dans une des écoles coraniques réputées de Djenné et nous montrent fièrement leurs modeste et seul petit cahier de classe et leurs ardoises. Et comme un enfant en attire dix ou vingts autres, c'est tout un cortège qui finit par nous encercler jusqu'à trouver un évènement nouveau plus intéressant au coin de la rue voisine.
Ainsi, à Djenné, durant nos journées, nous prenons l'habitude de nous promener juste pour savourer cette ambiance douce et croiser tous ces enfants au contact facile, curieux de notre différence et particulièrement nombreux ici. Au Mali, près de 50% de la population a moins de 15 ans et c'est à Djenné que j'ai vraiment pris conscience de l'importance de ce phénomène démographique.
La nuit tombée, au hasard du nombre de barres qu'affiche mon écran de téléphone portable, j'arpente de nouvelles rues obscures, en vue de trouver le réseau Orange pour passer quelques coups de fil. Munie d'une lampe torche, je marche sur ce sol poussiéreux dans la nuit noire, entre les murs de torchis, tout en tapotant sur mon petit appareil moderne que je tiens devant moi comme je tiendrai un bâton de source, désespérant de capter une onde. Car curieusement, s'il y a un réseau téléphonique (certes faible mais il y en a un), la ville ne bénéficie, par contre, pas d'éclairage public et doit faire face à de fréquentes coupures d'éléctricité. L'atmosphère particulière qui se dégage de cette situation me rappelle le grotesque de ce paradoxe si présent en Afrique et propre, semble-t-il, aux pays en voie de développement, à savoir celui qui fait cohabiter le poids des traditions et des besoins vitaux avec une société de consommation et un modernisme effréné qui n'échappent à aucune société.
En recherchant ce réseau, plusieurs soirées, j'emprunte la bande de terre battue qui fait figure d’artère principale et qui longe la place publique. Et je constate que la place est le lieu privilégié, même dans la pénombre, de réunions, de jeux et de danses. Quantité d’enfants y font la ronde, y improvisent des courses. Comme les adultes qui ont conservé de l'enfance cette habitude même entre hommes ou entre femmes s'ils sont proches amis (et il n'y a aucune connotation homosexuelle dans ce geste), les enfants se donnent la main, deux par deux, se tiennent par la taille, bref ont un sens tactil bien développé pour exprimer leur affection !
De touts-petits enfants d'environ 4 ou 5 ans sont concentrés à allumer un petit feu ... A côté, deux autres se partagent leur jouet favori, ces pneus de caoutchouc (très courant en Afrique) qu'ils font rouler à l’aide d’un bâton ou d’un morceau de fer en courant à côté à toute vitesse. Ainsi, il est fréquent de voir, tard le soir, de très jeunes enfants errer dans la rue. Il n'est pas rare de voir marcher un petit bambin de tout juste deux ans en pleine rue, sans destination précise, pieds nus, au milieu d'une foule de gens affairés, sans que personne n'y prenne garde ou ne l'interpelle ...
Face au bâtiment qui fait office de maison des jeunes, des adolescents, sur leur mobylette, forment un demi-cercle et se racontent les menus faits de leur journée, scène presque similaire à celle des bandes de collégiens que l'on voit chez nous se réunir sous les abris bus de la place publique du village, d'un lotissement ou dans le hall d'un HLM de cité. Dans la bande, je reconnais le jeune garçon de 15 ans qui nous a accompagné le jour de notre arrivée à Djenné jusqu'à l'auberge et que nous avons retrouvé souvent par la suite. Un adolescent surprenant de malice et de répartie pour son jeune âge, qui m'a troqué quelques habits européens contre quelques objets africains (pratique courante en Afrique) et qui nous a appris la majeure partie des expressions populaires que nous connaissons du Mali !
Un soir, nous sortons avec "Petit Vieux" (le jeune guide de Ségou que nous retrouvons ici par hasard) et Karim, un ami à lui. Mais nous décidons rapidement de limiter ce genre de contacts, fatigués de devoir trier les relations seulement intéressés ou dans un but purement touristique. Nous profitons alors du calme de la ville pour nous plonger dans de douces lectures ou bavarder de nos projets à venir. Ainsi, même si le harcèlement des guides nous obligea à faire preuve de fermeté et de patience dont je ne me croyais pas encore capable, jusqu'à présent, notre séjour à Djenné fut plein d'authenticité ...
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